Compte rendu du petit déjeuner de l’ANRT avec Gilles Roussel le 1er juillet 2020

Les universités, en première ligne face à la pandémie, ont su se redéployer rapidement pour assurer leurs missions. Elles ont aussi fait preuve d’autonomie et d’adaptation. Leur implantation territoriale leur donne un rôle clé à jouer dans la relance pour participer à la création d’écosystèmes d’innovation de proximité attractifs et visibles.
 

Des universités en première ligne face au Covid

Les 200 000 personnels et 1,6 millions d’étudiants des universités ont fait face à la période Covid19 en France avec dynamisme et professionnalisme. Si la crise a mis en lumière quelques disparités et accru certaines fractures sociales, l’université a su se réinventer pour remplir ses missions.
 
La partie enseignement est passée rapidement au tout numérique. Seuls ont été arrêtés des travaux de terrain qui nécessitaient des équipements scientifiques. Les interventions sur de nouveaux champs ont également été momentanément stoppées.
 
La recherche s’est arrêtée subitement. Il a pourtant rapidement fallu faire face aux attentes de la communauté dans un grand nombre de domaines, tout particulièrement en médecine et santé où les étudiants comme les personnels hospitalo-universitaires ont été sur le terrain durant toute la période. Les académiques ont partagé leurs expertises en matière de recherche clinique et se sont attaqués à la difficile mise au point de vaccins et de tests. L’université a de plus assuré la fourniture de matériels comme les respirateurs ou les gels hydroalcooliques et a accéléré le transfert technologique. La dimension SHS a contribué à comprendre l’impact de la crise sur l’économie, l’écologie et le citoyen. Les mathématiques ont été sollicitées pour la modélisation, la robotique également. En matière de mobilité, il a fallu développer de nouvelles approches et solutions.
Une centaine de projets ont pu être lancés dans le cadre des appels d’offres du consortium « Reacting » et de « Discovery » sur la recherche clinique ainsi que les appels flash lancés par l’ANR mais toujours avec peu ou pas d’étudiants dans les locaux.
 
La place de la science en lien avec les décisions politiques a été remise en cause avec de fortes polémiques concernant les choix en matière santé publique. 
 

Partenariats : un risque de contraction

La crise a eu peu d’effets, à ce jour, sur les partenariats en cours de recherche avec les entreprises. On craint en revanche une contraction dans les mois à venir avec une baisse de 20 à 30 % des investissements en matière de RD et un décalage dans le temps des projets. On ne connait pas non plus encore le comportement des investisseurs face aux start-up incubées dans les universités. Ces dernières ont accompagné leurs start-ups en difficulté par des remises de loyers, etc. 
 

Une relance par les territoires et les infrastructures de recherche

La relance se fera par les territoires, avec un soutien aux partenariats avec les entreprises et de l’investissement dans les infrastructures de recherche. Les outils structurants les partenariats sont nombreux : labcom, institut Carnot, SATT, fondations universitaires et partenariales, Cifre, etc. Ils devront accompagner le plan de relance. 
Les universités, dont l’implantation est territoriale, pourront inciter les industriels à venir former des écosystèmes d’innovation à proximité et faciliter ainsi les relocalisations. En matière de transition numérique et écologique particulièrement, les universités ont un rôle important à jouer en associant recherche publique et industrie. Les territoires ont de forts leviers d’action en particulier dans les secteurs sinistrés comme le BTP. 
 
Renforcer leur attractivité, investir dans des infrastructures publiques par la création de fonds d’investissement dans les secteurs à fort enjeux d’avenir, donner toute leur place aux SHS constituent des enjeux clés. La France dispose d’un capital important de connaissances à transformer et à utiliser dans les domaines écologiques et numériques, notamment celui de la cybersécurité, etc. Les compétences doivent être maintenues dans de nombreux domaines.
 
Le projet de LPPR va dans ce sens en repositionnant les forces d’innovation. De nouvelles gouvernances sont à inventer pour coordonner l’ensemble à l’échelon national et européen.  Le plan de relance s’insère dans le plan de relance européen en particulier dans le domaine des dispositifs de santé. 
 
Les propositions de la CPU et de l’ANRT dans le cadre du plan de relance ont de forts points de convergence. 
 
Articulations des acteurs
Cette période pourrait être l’occasion de déclencher de nouvelles articulations entre recherche universitaire et industrie. Les liens doivent être améliorés et les complémentarités soulignées, entre ministères, écoles et universités. 
Les outils nationaux sont à ce jour peu articulés avec les outils européens. On peut espérer de la dynamique d’Horizon Europe mais il y a encore un important travail d’articulation et d’incitation à mettre en œuvre.  
 
L’insertion professionnelle des docteurs
Les doctorants ont eu à subir la période de confinement. La CPU étudie comment les soutenir. 
La mobilité internationale des docteurs et doctorants est faible actuellement : problème d’accès à l’international ou inquiétude liée à la pandémie. L’enjeu essentiel est d’accompagner l’insertion professionnelle des docteurs. Il faudra aussi faciliter l’embauche par les entreprises des doctorants Cifre. 
 
Des établissements plus autonomes et agiles
Il a été beaucoup fait état du "monde d'après", mais le sentiment que l'on repart encore plus fort dans le "monde d'avant" prime. Je ne crois pas que le « monde d'après » ait été théorisé et que l'on soit capable de l'identifier. Est-ce qu’il va se traduire par une plus forte décentralisation, une place plus importante de la science dans les décisions politiques, la prise en compte environnementale, la relocalisation des moyens de productions à proximité des usagers ? Quel est le rôle des Ecoles et Universités dans cette redéfinition ?
Effectivement, nos réflexes reviennent à toute vitesse. Les établissements ont pourtant fait preuve d’autonomie avec succès. Ils ont également montré leur capacité de réaction rapide et d’adaptation même lorsqu’il s’agissait de cas compliqués en matière de recherche ou à l’international. 
Un modèle d’université plus décentralisé et autonome est plus souple et agile. Il répond mieux aux questions de proximité et du monde de demain. Une des leçons du COVID-19 est qu’il faut être agile.
La science avec ses réseaux d’experts a pour fonction d’éclairer la décision politique, pas de la prendre. La faible acculturation à la recherche (et à ses opinions divergentes) des dirigeants ne justifie pas de faire des mélanges.
 
Les infrastructures
On a des besoins d’infrastructure autour du numérique, du médical, de la recherche clinique et d’infrastructures amont pour la souveraineté française et européenne. Il faut aussi réinvestir dans les filières d’avenir.
 
Les partenariats
Les outils et structures pour l'innovation et la recherche partenariale ne sont souvent pas très lisibles pour les entreprises. Il y a un vrai travail de terrain à mener pour capitaliser sur les expériences de cette période et montrer la capacité des universités et des écoles à créer de nouveaux partenariats sur les territoires. Les outils sont disponibles pour l’essentiel. La visibilité par les entreprises est à encourager.
Les Fondations universitaires ont montré que leur souplesse et réactivité faisaient le lien avec les entreprises. L’université de Rennes organise des petits déjeuners de l’innovation auxquelles les entreprises s’inscrivent. L’université via les fondations devient un acteur socio-économique.
La vitesse de mise en œuvre des partenariats est souvent longue alors que les industriels comme certains chercheurs publics attendent des réactions rapides.  On a intérêt à simplifier et à accélérer les modalités de signature. C’est l’un des objectifs de la Loi Pacte. Chaque établissement doit professionnaliser cet aspect de la recherche et de l’innovation. 
 
Rôle des régions
Les régions ont un rôle à jouer, leurs outils sont très différents et pas toujours transférables. Elles doivent soutenir les filières nationales implantées dans leur région, les clusters autour des universités. Elles peuvent repenser les locaux et mettre en relation des territoires d’innovation de différentes régions. Il y a une question d’articulation entre les niveaux régional, national et européen.
 
Modèle universitaire français versus modèle anglosaxon
Un certain nombre d'études internationales planchent sur le monde post-Covid19 dans l'enseignement supérieur avec en particulier un développement de grandes structures universitaires et "virtuelles" ainsi qu'un risque de désengagement des entreprises et des alumnis, quelles sont les perspectives envisagées en France ?
On s’est posé ces questions à la CPU. La situation française est assez différente du modèle anglosaxon dont les financements proviennent pour partie des étudiants internationaux et de leur capacité à se déplacer. Le modèle français, plus fondé sur l’élévation générale est susceptible de mieux résister. Il est important néanmoins d’attirer les étudiants internationaux. Les petites universités vont plutôt bénéficier d’un regain d’intérêt, notamment en première année, lié pour partie à l’effet d’inquiétude. Le numérique favorise des enseignements à distance mais l’université n’a pas disparu au profit des MOOC, le lien physique entre étudiants reste important. C’est un complément et une transformation des pédagogies plus que de disparition des universités.
Dans les territoires, le numérique a facilité l’accès à l’université et recentre la mobilité
Les alumnis, eux, risquent de se détourner, c’est une inquiétude parmi les autres.
 
Université Gustave Eiffel
L'Université Gustave Eiffel a été créée début 2020. Quels sont les atouts de ce regroupement innovant dans le paysage français dans la situation actuelle ?
Cette structure innovante a été créée pour rendre visible la thématique de la ville et tous les domaines connexes comme la mobilité. La résonnance du positionnement de l’université est forte.
La pandémie peut remettre en cause un certain nombre de choix dans les villes. Va-t-on pouvoir transformer ces questions en partenariat avec des industriels à l’avenir ?
Le pari scientifique est pertinent, la question est de savoir s’il va déboucher sur le développement de travaux. Le ralentissement économique est à cet égard une inquiétude.